, Bruno Orsier Ce livre de Michael N. Kennedy a été publié en 2003, et a pour sous-titre "Why Toyota's System is Four Times More Productive and How you Can Implement It".
Je ne cherche pas à faire une critique du livre. Pour cela les commentaires sur amazon permettent de se faire une bonne idée. Je détaille simplement certains points qui m'ont frappé, par rapport à mon but de mieux comprendre les implications (notamment organisationnelles) d'une mise en place de Scrum.
Note : ce livre est écrit comme une nouvelle. Mais ne vous attendez pas à une intrigue romantique. C'est plutôt dans le style The Five Dysfunctions of a Team: A Leadership Fable, de Patrick Lencioni, à savoir une description assez vivante des réunions et discussions entre les membres d'une équipe de management. J'aime bien ce style qui permet de rentrer plus facilement dans un nouveau sujet, mais cela peut rendre l'assimilation des idées un peu plus difficile, et peut demander ensuite de compléter avec d'autres livres écrits de manière plus traditionnelle.
Quand je demande à des ingénieurs et managers américains travaillant pour Toyota combien de leur temps ils passent à "créer de la valeur" ou à "créer de la connaissance" ou "faire de l'ingénierie", les réponses sont en moyenne autour de 80%. Quand je pose la même question à des ingénieurs et des managers américains travaillant pour de grandes entreprises US, les réponses sont en moyenne moins de 20%. Des entreprises scandinaves de taille moyenne sont en moyenne autour de 40%, presque à mi-chemin entre les deux. Dr Allen Ward dans la préface du livre.
J'essaie souvent de poser et de me poser ce genre de questions. Avant notre passage à Scrum, j'avais essayé (avec Homo Agilis notamment) d'évaluer combien de temps nous passions à ajouter de la valeur sur un logiciel existant, par rapport au temps passé à corriger des problèmes. Nous étions arrivés à 25% du temps passé à de nouvelles fonctionnalités contre 75% du temps à corriger des problèmes. Cela m'avait paru à l'époque (2005) assez affolant, et m'avait fortement motivé pour travailler sur la mise en place de Scrum, mais les chiffres de Allen Ward ci-dessus permettent maintenant de relativiser. Nous n'étions pas un cas particulier.
Après plus de trois ans de pratique de Scrum, je suis toujours curieux de savoir où nous en sommes, et je demande dans les rétrospectives d'évaluer le temps perdu dans des gaspillages (au sens du Lean Software Development). Les réponses des développeurs sont typiquement entre 30 à 50% de leur temps encore gaspillé ! D'autre part quand je pose la même question au public plus restreint des managers et scrummasters, il y a unanimité pour penser que nous sommes encore au-dessus des 50%. Je suppose que les managers/scrummasters ont une évaluation plus pessimiste que les développeurs car ils voient mieux certains gaspillages, comme le ré-apprentissage entre projets.
Ces chiffres indiquent des possibilités de d'amélioration vraiment importantes. Pour se faire une idée plus précise, si l'on fait l'hypothèse que ces pourcentages s'appliquent directement à l'utilisation de la masse salariale, on peut considérer qu'éviter 10% de temps "gaspillé" correspondrait aux salaires de X personnes supplémentaires (exercice pour le lecteur : calculez votre X)... Mais ce serait encore plus intéressant que d'avoir X personnes de plus, car ajouter des gens est coûteux en temps de formation, de management et de communication. Donc trouver le moyen de gagner 10% permet d'avoir très rapidement l'équivalent de plus de X personnes formées, expérimentées, opérationnelles immédiatement... Voilà qui mérite réflexion.
Toutefois la difficulté n'est pas dans le constat, mais dans la découverte d'une solution adaptée à chaque contexte. Le livre pose peut-être plus que questions qu'il n'apporte de réponses.
L'entreprise fictive du livre n'a bien sûr pas attendu 2003 pour essayer de s'améliorer, et a déjà dépensé beaucoup d'argent sur plusieurs initiatives pour s'améliorer. Toutefois, même si elle a pu développer certains points forts (par exemple la qualité de sa fabrication) elle est en perte de vitesse, notamment car elle ne parvient pas à développer de nouveaux produits suffisamment rapidement, ni des produits suffisamment en phase avec les attentes de ses clients, lesquels se tournent maintenant vers ses concurrents.
Dans le livre les sources de problèmes sont identifiées assez rapidement par le petit groupe qui doit en toute urgence présenter un plan d'action - à noter qu'à part certains managers de haut niveau qui ne voient que certains symptômes des problèmes, il y a vite un accord général sur les causes. La table ci-dessous présente en ligne les causes de problèmes, puis en colonne les impacts potentiels des initiatives d'amélioration déjà en cours.
Il n'est pas possible de généraliser les causes de problèmes ci-dessus, chacun doit faire le travail d'analyse dans son propre contexte. En tout cas la démarche recommandée est de chercher des problèmes systémiques dans l'entreprise, c’est-à-dire ceux qui touchent l'entreprise dans sa globalité.
Dans notre cas je pense qu'avant Scrum nous avions comme problème systémique un trop grand nombre de problèmes découverts chez nos clients en production, problèmes qui pouvaient venir
Après la mise en place de Scrum nous avons beaucoup progressé sur la prise en compte des besoins clients, sur les tests et autres bonnes pratiques, mais il nous reste des problèmes systémiques :
Malheureusement la leçon du livre est que les problèmes systémiques ne peuvent pas se résoudre simplement par des améliorations de processus, et c'est ce que nous avons essayé de faire pour l'instant. Je pense que cela ne remet pas en cause nos efforts de mise en place de pratiques Lean comme la recherche de gaspillages, mais par contre cela indique que les succès seront très faibles tant qu'une attitude Lean ne sera pas parfaitement comprise et adoptée par tout le monde.
C'est probablement le point clé du livre, et le plus difficile à maîtriser (pour moi lecteur, mais aussi pour les personnages du livre). L'auteur considère d'abord que l'on peut classer les entreprises (plus précisément leurs environnements de développement de nouveaux produits) sur un axe qui s'étend de "Orienté-Structure" à "Orienté-Connaissance".
Le côté "Orienté-Structure" est facile à comprendre, ce sont les environnements focalisés sur les procédures, le contrôle, le respect de standards. A cet égard, il faut souligner que l'une de nos motivations pour implémenter Scrum était d'introduire plus de structure dans un environnement qui semblait trop chaotique (le chaos venant probablement de notre époque "startup", pas si lointaine). Nous avons bien réussi, et Scrum nous a d'ailleurs permis en un an d'obtenir une certification ISO9001 version 2000. Toutefois cette motivation n'était peut-être pas si louable si l'on considère que se positionner sur l'autre extrémité de l'axe est l'objectif à atteindre !
Cette autre extrémité est "Orienté-Connaissance". La base de tels environnements est la connaissance des travailleurs individuels : compréhension des besoins, accès à l'information dont ils ont besoin, responsabilité et interactions en équipe. Ce concept n'est pas nouveau, Peter Drucker, le gourou humaniste du management, a commencé à travailler sur le concept du travailleur intellectuel (knowledge worker) vers 1959. Mais il semble que peu d'entreprises aient réellement compris comment mettre en oeuvre ce concept. Dans le secteur informatique il est possible que les méthodes agiles soient la première tentative d'aller de manière systématique en direction de l'organisation "Orientée-Connaissance". Je suppose que nous pourrions être plus efficaces si nous comprenions où nous allons ! Pour moi la direction paraît relativement claire, mais la destination ne l'est pas suffisamment !
Le livre fournit justement quelques éclairages sur cette destination, au moins dans le cas de Toyota. L'une des clés de l'explication semble être le concept du "set-based design", que l'on peut traduire par "conception concurrente", ou "conception avec options". Cela consiste à reporter les décisions de conception le plus tard possible, pour cela on travaille en parallèle sur plusieurs alternatives viables, jusqu'au moment où l'on a suffisamment d'informations et de connaissances pour prendre une décision. C'est une notion que l'on rencontre de toute manière dans le Lean en général, dans le Lean Software Development en particulier (voir Implementing Lean Software Development: From Concept to Cash des Poppendieck). Mais le mérite du livre est pour moi d'expliquer comment cette approche génère de la connaissance. En effet la connaissance se matérialise en conservant les informations relatives aux prises de décisions (les compromis que l'on a fait entre les solutions alternatives, ce qui a marché et pas marché, etc.), et se réutilise de projets en projets, étant donné que certaines conceptions alternatives écartées pour un projet seront utiles pour d'autres projets dans le futur.
Ce concept a déjà été partiellement exploré en informatique. L'article Set-Based Concurrent Engineering donne des exemples concrets (choix entre algorithmes, entre mécanismes de persistance, utilisation systématique de la modularité, d'abstractions, d'interfaces).
Donc le concept est relativement facile à appliquer en informatique. Cela pourrait prendre différentes formes dans un cadre Scrum :
Evidemment on voit bien apparaître la question du coût potentiellement exagéré de telles démarches ! La question du coût est abordée dans le livre, avec l'argument que s'engager très tôt dans un certain choix de conception a d'importants coûts cachés : on va bâtir des plans toujours trop optimistes qui ne permettront pas facilement les nécessaires retours en arrière en cas de problèmes inévitables, et le coût de ces retards est énorme. De plus on se prive de la connaissance apportée par la compréhension des alternatives, ce qui a également un coût. Je suis assez convaincu par ces questions de coût, il y a des décisions de conception très difficiles à prendre, et l'on passe parfois plus de temps à des débats théoriques que cela ne prendrait de coder les alternatives pour prendre des décisions rapides et factuelles ! Mais je caricature un peu... Un autre argument dans le livre est la maitrise du risque : le risque d'échec d'un projet est bien plus élevé quand le choix d'une conception est fait tôt, tandis qu'il devient quasi-nul si l'on poursuit plusieurs alternatives (le livre présente un peu de statistiques sur la question, avec un exemple de conception de vélo).
Pour adapter ces idées à notre contexte, il faut
En tout cas cela ouvre des pistes pour les rétrospectives Scrum, qui devraient peut-être être beaucoup plus "orientées-connaissance". Les rétrospectives pourraient, me semble-t-il, devenir le support de la capitalisation de connaissances. On devrait donc regarder beaucoup plus sérieusement quelles étaient les options techniques considérées, les raisons de choix, ce qui a marché, ce qui n'a pas marché. Ensuite on devrait se poser la question de savoir comment conserver ces informations finalement très précieuses, et probablement comment les communiquer au reste de l'entreprise.
C'est la première idée concrète qui me vient pour commencer à appliquer ces concepts dans un cadre Scrum. Il y a certainement mieux à faire.
La logique est simple. La conception concurrente est le processus qui permet de chercher et converger vers une solution. Cela fonctionnera seulement si les ingénieurs ont l'expertise pour travailler dans un environnement de conception concurrente, si le leadership de projet maîtrise suffisamment le contexte technique pour prendre des décisions, et le projet est planifié et contrôlé grâce à des responsabilités distribuées.
L'idée est donc que le processus (la recherche de solutions par conception concurrente), les gens, les leaders et le système de contrôle doivent tous être alignés vers ce paradigme "orienté-connaissance". C'est là que les impacts organisationnels commencent surtout à apparaître :
La fin du livre est consacrée à la gestion du changement pour mettre en place une organisation "orientée-connaissance", mais c'est celle que j'ai le moins comprise pour l'instant - j'y reviendrai peut-être plus tard.
Voilà quelques réflexions inspirées par la lecture d'un premier ouvrage sur la conception (et non pas la fabrication) de produits Lean. Il me semble que l'analyse faite par cet auteur (et d'autres) devrait pouvoir nous aider à trouver des solutions pour progresser dans la maîtrise de Scrum, qui est un excellent révélateur de problèmes, mais qui ne fournit pas de solution prête à l'emploi pour les résoudre. Qu'en pensez-vous ?
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